Le douanier, sketch de Fernand Reynaud, avec transcription intégrale et reproduction des élisions

 



J'suis pas un imbécile moi, j'suis douanier.


J'aime pas les étrangers, i’viennent manger l'pain des français... ouais !
C'est curieux, comme profession, j'suis douanier, et puis j'aime pas les étrangers... Hein ? 
Quand j'vois un étranger qui arrive, puis qui mange du pain, j'dis : "ça c'est Mon pain !"
Puisque j'suis français, et pis i’ mange du pain français, donc c'est mon pain à moi.

J'aime pas les étrangers parce que moi j’ suis français, et je suis fier d'êt’ français.
Mon nom à moi, c'est Kulakiersntensky du côté d’ ma mère... et Piazzano-Venditti du côté d'un copain à mon père.
C'est pour vous dire si j'suis français !
J'aime pas les étrangers, i’ viennent manger l'pain des Français...
Dans l’ village où on habite, on a un étranger ; alors, quand on l’ voit passer, on dit : "Tiens, ça, là, – on l'montre du doigt, ça, comme un objet –ça, c'est un étranger".


Quand sa femme passe, la tête basse, avec ses p'tits enfants qui baissent la tête; on dit :
"Ça, ça là, c'est des étrangers : i’ viennent bouffer l'pain des Français." 

L'aut’ dimanche, dans mon village, j'avais été - c'était à la sortie de la messe de dix heures - j'avais été communier au café d'en face.
Y a l'étranger qui a voulu me parler. Moi, j'avais aut’ chose à faire, pensez, … parler avec un étranger !
J'avais mon tiercé à préparer...  Enfin, du haut de ma grandeur, étant fonctionnaire, j'ai daigné l'écouter, cet imbécile (il est étranger, forcément)...

Il m'a dit, euh : 
« Ne pensez-vous pas qu'à notre époque, mille neuf cent septante-deux, c'est un peu ridicule de traiter certaines personnes d'étrangères, nous sommes tous égaux.
Voilà ce que j'avais sur l’ cœur, je voulais vous dire ça, Monsieur l’ Douanier, vous qui êtes fonctionnaire et très important, vous qui avez le bouclier de la loi... Nous sommes tous égaux. On peut vous l’ prouver : quand un chirurgien opère un cœur humain, qu’ ce soit au Cap, à Genève, à Washington, à Moscou, à Pékin, il s'y prend d’ la même manière : nous sommes tous égaux. »

Pauvre andouille, va ! V’nir me déranger pour dire des inepties pareilles !!!
Il a poursuivi... Ils sont tellement bêtes, ces étrangers, ils viennent manger l'pain des Français.

I’ m'a dit... euh ... : 
« Est-ce que vous connaissez une race où une mère aime davantage ou moins bien son enfant qu'une autre race ? »
Là, j'ai rien compris à ce qu'il a voulu dire... J'en ai conclu, qu'il était bête...
En effet, lorsque quelqu'un s'exprime et que l'on comprend pas c’ qu'il dit, c'est qu'il est bête !
Et moi je peux pas être bête, .... je suis douanier ... : "Va-t’en, étranger !"
Il m'a répondu: « J'en ai ras-le-bol, moi, d’ vot’ pain et d’ vot’ France ; chaque race a sa noblesse, j’ m'en vais ! »
Il a pris sa femme, sa valise, ses enfants, ils sont montés sur un bateau, ils ont été loin au-d’là des mers, loin...
Et, depuis ce jour-là, dans not’ village, eh ben on mange plus d‘ pain, dis… Il était boulanger !!! 

 

Comments

Popular posts from this blog

Une noix, chanson de Charles TRENET, un véritable poème

Un prince en Avignon est une chanson en hommage à l'immense comédien qu'était Gérard Philippe