Correspondance : lettres de Victor Hugo à Charles Baudelaire, octobre 1859



Lettres de Victor Hugo

À Charles Baudelaire.

Hauteville-House, 6 octobre 1859. 
Votre article sur Théophile Gautier est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser ; don des seuls élus. Vous ne vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poète, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l’admets ; mais je garde la mienne. Je n’ai jamais dit : l’art pour l’art ; j’ai toujours dit : l’art pour le progrès. Au fond, c’est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant ! c’est le mot du progrès ; c’est aussi le cri de l’art. Tout le verbe de la poésie est là. 
Que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants : les Sept Vieillardset les Petites Vieilles, que vous me dédiez et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. 
L’art n’est pas perfectible, je l’ai dit, je crois, un des premiers ; donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle ; personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler ; et, pour les égaler, il faut déplacer les horizons de l’art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poëte ne peut aller seul, il faut que l’homme aussi se déplace. Les pas de l’humanité sont donc les pas mêmes de l’art. — Donc, gloire au Progrès. 
C’est pour le progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir.
Théophile Gautier est un grand poète, et vous le louez comme son jeune frère, et vous l’êtes. Vous êtes un noble esprit et un généreux cœur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le beau. Donnez-moi la main. 

Victor Hugo.





À Charles Baudelaire.

18 octobre 1859.
Merci, poëte, vous me parlez merveilleusement en quatre lignes de La Légende des Siècles. Votre lettre est toute marquée de votre cœur sincère et de votre profond esprit. Plus vous penserez à ce que je vous ai écrit, plus vous verrez que nous sommes d’accord : marcher du même pas au même but. Rallions-nous sous l’idéal, but sublime vers lequel l’Humanité dirige son double et éternel effort : l’Art et le Progrès.

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